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Bienvenue à Gattaca : pouquoi ça reste l’un des grands films de SF récent

Par Geoffrey Crété
7 octobre 2022
MAJ : 21 mai 2024

Retour sur le film d’Andrew Niccol, avec Ethan Hawke, Uma Thurman et Jude Law.

Bienvenue à Gattaca : Photo Ethan Hawke

Retour sur le film d’Andrew Niccol, Bienvenue à Gattaca.

Ethan Hawke, Uma Thurman, Jude Law, pour le premier film d’Andrew Niccol, propulsé par le scénario de The Truman Show : Bienvenue à Gattaca est une petite équation en or, boudée par le public en salles, mais devenue culte au fil des années.

Plus de 20 ans après, retour sur ce petit classique, toujours aussi beau et intelligent.

 

Photo Ethan HawkeDes étoiles plein la tête

 

THE NICCOL SHOW

Tout a commencé avec une autre histoire de vie sous haut contrôle : The Truman Show. Au début des années 90, le scénario s’appelle The Malcolm Show, et c’est le premier d’Andrew Niccol, qui cherche à percer comme réalisateur. Le producteur Scott Rudin l’achète en 1993, pour plus d’un million de dollars, et la Paramount se met sur le coup. À l’époque, c’est le scénario que tout le monde s’arrache.

Niccol pense qu’il tient là l’occasion parfaite de faire ses premiers pas comme réalisateur, comme prévu dans le contrat, mais personne ne veut de lui : le film est devenu trop gros (budget d’environ 60-80 millions) pour qu’un novice le dirige. Les producteurs vont donc casser cette clause, sûrement avec un chèque à l’appui.

Le studio veut un grand nom, et après avoir rêvé d’un Spielberg, d’un Tim Burton ou d’un Terry Gilliam, et avoir failli décrocher Brian De Palma, The Truman Show atterrit entre les mains de Peter Weir (L’Année de tous les dangers, Le Cercle des poètes disparus). Le projet est alors définitivement transformé et adouci, à la demande du studio et pour le plus grand plaisir de Weir : tout ça doit être plus léger et drôle. La version de Niccol se déroulait dans une copie de New York avec des criminels, Truman était bien plus déprimé et même alcoolique, et il finissait par sortir et essayer de tuer Christof.

 

Photo Jim CarreyVersion légère 

 

Le scénariste écrit une dizaine de nouvelles versions jusqu’à satisfaire tout le monde, et il en récoltera les lauriers : nomination à l’Oscar du meilleur scénario, parmi d’autres prix et citations.

Andrew Niccol regrettera toujours un peu que The Truman Show ait été son premier scénario, celui qu’il n’a pas pu réaliser. Mais à l’époque, il profite de cet enthousiasme sans tarder. Il veut réaliser, et il va réaliser, avec en tête cette question de budget qui lui a porté préjudice. Avant même que The Truman Show ne sorte, il a déjà mis sur les rails son projet suivant.

Ainsi est né Bienvenue à Gattaca, film à 35 millions, qui sera là encore un petit miracle, comme le disait le cinéaste à Télérama des années après : « Je suppose que Sony a dit oui sur un malentendu. Une fois le film fini, ils ne savaient pas quoi en faire. Ils l’ont enterré. Cette année-là, ils croyaient beaucoup plus à un petit film d’horreur : Souviens-toi l’été dernier ».

 

photo, Ethan HawkeVersion un peu moins légère

 

GÉNÉTIQUEMENT VÔTRE

The Truman Show était un miroir déformé de la vraie téléréalité, et l’idée de Gattaca est directement tirée du monde réel : la question de l’eugénisme et des manipulations génétiques, avec ses dérives et les lourdes interrogations morales et philosophiques qui viennent avec. En 1996, le nom de Dolly entre dans l’Histoire de l’humanité comme celui d’une brebis unique en son genre, premier mammifère à être cloné. Le contrôle de l’infiniment petit (le film s’ouvre d’ailleurs sur des ongles, des poils et des peaux mortes, en très gros plans, qui tombent comme des parpaings) soulève des questions fantastiques, effrayantes et majeures.

Dans la fiction à peine difficile à croire de Bienvenue à Gattaca, les parents peuvent choisir leur enfant à la carte (genre, couleur des yeux et des cheveux), avec la garantie d’aucun héritage génétique malvenu. Pas de place pour la chance chez votre généticien local : la vie est déjà suffisamment compliquée et fragile pour ne pas laisser le hasard s’en mêler. « Cet enfant est toujours le vôtre. C’est simplement le meilleur de vous. »

Vincent (Ethan Hawke), lui, a été conçu autrement, comme au bon vieux temps. Il est donc mal parti et dès sa naissance, une infirmière déroule sa vie à coups de statistiques : il devrait succomber à un problème cardiaque vers ses 30 ans. Un horizon bouché, qui devient encore plus étroit lorsque ses parents ont un autre enfant, moderne lui, c’est-à-dire à peu près irréprochable à tous les niveaux. Et surtout face à lui.

 

Photo Ethan HawkeMiroir, miroir, dis-moi qui est le plus apte à accomplir ses rêves

 

Cette rivalité fraternelle est la source du mal. Vincent voit dans ce frère, Anton, son diabolique reflet idéal, son alter ego intime et ultime, miroir de toutes ses faiblesses et limites. Il devra à tout prix fuir cette fatalité, et cette réalité qui le poursuit et le menace malgré tous ses efforts (d’où Anton devenu enquêteur, symbole d’un rêve potentiellement stoppé net). Après avoir joué avec l’idée de s’échapper dans l’immensité de l’océan, ça commencera par quitter le nid familial, avant l’étape ultime : s’envoler dans les étoiles, loin de la Terre, vers le satellite de Jupiter, Titan. L’horizon de toutes les possibilités, où il pourrait renaître, être déraciné, pour pouvoir définitivement enterrer ce qu’il refuse d’être.

Que cet endroit soit décrit comme une énigme entière, qui pourrait cacher bien des choses ou rien du tout (la scène du verre de vin rempli de fumée), montre bien ce que cherche Vincent : une page blanche, où tout est possible, par opposition à cette existence terrienne où désormais tout est écrit. « Une maison », comme dit dans les dernières paroles du film.

 

photoLa lutte contre la gravité de la Terre

 

Ce n’est pas un hasard si cette dualité-reflet est remise en scène avec Jérome Morrow (Jude Law). Incarnation d’une perfection absolue dont le destin a simplement été brisé par ce hasard que le monde pensait avoir chassé, ce demi-dieu en fauteuil roulant permet à Vincent de rejouer son combat perdu d’avance contre son frère. Et ainsi, lui donner l’occasion de littéralement se transformer pour peu à peu enfiler le costume de ces spécimens a priori parfaits, en prenant son nom, son sang, son urine, et surtout, sa chance extraordinaire.

L’aigreur et la colère de Jérome sont à l’opposé du calme et de l’espoir de Vincent, mais ce sont finalement les deux faces d’une même pièce. L’un est tombé de son piédestal de grandeur et contemple sa vie empêchée, quand l’autre s’extirpe du caniveau génétique pour surpasser sa condition. C’est l’impossible rencontre, qui va finalement créer une entité parfaite, de possibilité et de volonté. « Jérôme avait été créé avec tout ce dont il avait besoin pour aller à Gattaca, excepté le désir de le faire », explique Vincent.

Ce n’est pas anodin si l’envol du héros coïncide avec le suicide de Jérome : tous deux se libèrent, mais il ne peut en rester qu’un. Le héros laisse aussi derrière lui Anton, seul survivant de son clan (leurs parents sont morts), et le quitter après l’avoir vaincu est l’ultime étape d’une entière renaissance. Ce trio représente symboliquement une seule personne, Jérome et Anton étant des facettes de Vincent qui doivent être sacrifiées, vaincues, surmontées, pour qu’il puisse enfin exister, véritablement.

 

photo, Jude LawJérôme, le destin brisé

 

GATTACALIBRAGE

Bienvenue à Gattaca (un nom inventé avec les initiales des bases de l’ADN : guanine, cytosine, adénine, et thymine) a été produit pour un budget modeste inférieur à 40 millions, et la débrouille a été de mise. Cette économie intelligente dictera en grande partie la direction de Gattaca, qui ira vers une forme de pureté et d’abstraction.

Les voitures du futur n’ont pas pu être entièrement imaginées et créées, et Andrew Niccol et son équipe ont donc choisi un modèle existant particulièrement différent. Beaucoup de décors futuristes seront trouvés dans des bâtiments vieillots et désuets, imaginés dans le mouvement architectural du brutalisme, très populaire dans les années 50 et 60. Pour le centre Gattaca, le réalisateur expliquait :

« C’est un cas classique d’une nécessité qui est la mère de l’invention. Au début, nous étions confinés à Los Angeles et nous n’arrivions pas à trouver un immeuble qui corresponde à l’esprit de Gattaca, sans dépasser la zone des studios qu’on vous accorde. Alors qu’en remontant juste un peu sur la côte, il y a cet immeuble qui a quelque chose d’un peu héroïque dans son architecture. Nous l’avons choisi parce que c’est une époque où les gens avaient une idée optimiste du futur. Cela n’existe plus beaucoup désormais. Les formes courbées de l’immeuble ont vraiment aidé aussi.

Quand nous avons pensé à la mise en scène, nous pouvions tenir compte de toutes ses formes courbées : c’est un monde où il ne devait pas y avoir un coin où la poussière se cache. C’est un monde si précis, si manucuré, où on peut imaginer que le moindre follicule pileux peut vous trahir. »

Le film sera d’ailleurs nommé aux Oscars pour sa direction artistique. Et il n’y a qu’à voir cette scène de lever de soleil, devenu un simple mouvement mécanique observé par les personnages comme une merveille, pour se dire que le film est le fruit d’une superbe réflexion, faussement simple et réellement belle.

 

Photo Uma ThurmanL’antichambre de l’enfer-mement

 

Par ailleurs, le film était à l’origine intitulé The Eighth Day (le huitième jour), en référence à la Bible : le monde a été créé en six jours, Dieu s’est reposé le septième jour… et le huitième jour, l’Homme aurait pris le relais, et la place du créateur. Sauf que Jaco van Dormael sortira Le Huitième jour en 1996, obligeant Andrew Niccol à trouver un nouveau titre.

Enfin, à noter qu’une fin alternative existe. Le film s’achevait sur un plan fixe de l’espace, avec un texte : « Dans à peine quelques années, les scientifiques auront terminé le Projet génome humain, la cartographie de tous les gènes qui font un être humain. Nous en sommes maintenant arrivés au point où nous pouvons diriger notre propre évolution. Si nous avions acquis ce savoir plus tôt, les personnes suivantes pourraient ne jamais être nées… »

Arrivaient alors une série de portraits de personnes majeures de l’histoire humaine, atteintes par différents troubles ou maladies : Abraham Lincoln et le syndrome de Marfan, Emily Dickinson et la dépression, Vincent Van Gogh et l’épilepsie, Albert Einstein et la dyslexie, John F. Kennedy et la maladie d’Addison, Rita Hayworth et la maladie d’Alzheimer, Ray Charles et le glaucome, Stephen Hawking et la sclérose latérale amyotrophique, Jackie Joyner-Kersee et l’asthme… Puis, un message : « Bien sûr, l’autre naissance qui aurait pu ne pas avoir lieu est la vôtre ».

 

 

DÉCOLLAGE RATÉ

Bienvenue à Gattaca sort aux Etats-Unis en octobre 1997. Il est écrasé dès son démarrage par Souviens-toi… l’été dernier, mais aussi L’Avocat du Diable, Sept ans au Tibet et Le Collectionneur. A l’époque, Men in Black et Air Force One cartonnent en salles. En trois semaines, il dégringole et disparaît vite des écrans américains, en ayant encaissé dans les 12 millions. En France, il s’en sort mieux avec environ 467 000 entrées. Mais ce sera un échec au box-office.

Pourtant, le spectre de Gattaca plane sur le genre depuis, et a marqué les esprits. En 2009, Sony annonçait vouloir en tirer une série, heureusement oubliée depuis. En 2011, une étude de la NASA le plaçait comme le film de science-fiction le plus crédible et juste, devant Contact et Metropolis (pour la blague, 2012, Fusion et Armageddon étaient en tête des pires). Et la même année, Andrew Niccol lui-même présentait son film Time Out comme un enfant de Bienvenue à Gattaca, poussant les questionnements sur le contrôle de l’humain à un autre niveau.

 

photo, Justin Timberlake, Amanda SeyfriedTu peux courir, t’arriveras pas au même statut culte

 

Ce qui rend Gattaca si solide, c’est son harmonie fantastique. Si la bataille de Vincent est si belle, c’est qu’elle est symboliquement forte : c’est celle d’un combat contre soi-même, pour fuir son destin, et franchir le mur du déterminisme pour écrire sa propre histoire, librement, sans être soumis à la société. C’est un combat contre sa condition humaine, son existence, et finalement, la mort elle-même. Vincent s’envole pour rejoindre les cieux, après avoir tout fait pour détruire son enveloppe corporelle naturelle (son nom, son corps, jusqu’à ses cellules).

De la direction artistique plantée dans le béton et le verre dont sont forgés les villes encore des décennies après, aux thématiques sur la dérive d’une quête de perfection, en passant par les belles mélodies de Michael Nyman, le film d’Andrew Niccol tient une place majestueuse dans le genre de l’anticipation. D’autant plus lorsqu’il raconte comment une nouvelle lutte des classes, génétiquement établie, est une guerre perdue d’avance, puisque tout est écrit avant la naissance, et scellé. De quoi résonner jusqu’à aujourd’hui, sans nul effort.

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ChaosEngine

Chef d’œuvre intemporel tout en haut de la liste de mes films préférés (toutes catégories confondues).
Déjà marqué et bouleversé lors de sa projection alors que je n’étais qu’ado, alors que je n’avais probablement pas saisi toutes les thématiques abordées par le film, les visionnages suivants à différentes époques de ma vie m’ont à chaque fois apporté une lecture sous un autre regard, et une émotion renouvelée.

Pour moi c’est l’apogée de 4 carrières :
Même si j’apprécie Thurman, Hawke et Law dans beaucoup d’autres de leurs films, ils sont selon moi chacun dans le meilleur rôle de leur carrière. Quelle alchimie entre eux !
Et sans doute le meilleur film de Niccol, parce que même si Lord of War est excellent, il n’a pas la même puissance émotionnelle. Les autres ne sont malheureusement pas du même niveau (grosse déception pour In Time, qui avait une idée de base et un potentiel énormes mais mal exploités).

Gattaca c’est un film subtil et intelligent, à revoir régulièrement tout au long de sa vie. Merci Andrew Niccol et j’espère toujours qu’un jour il écrira et/ou réalisera un nouveau film de cet acabit.

Kyle Reese

@Technology under the skin via the Jab

On peut voir ça comme une uchronie. Un film de SF rétro-futuriste.
C’est ce qui lui donne justement ce charme intemporel. Blade Runner est aussi un peu comme ça.

ZakmacK

Bah voilà. Ça c’est un film à défendre. Incroyable dystopie, émotion intense… Après si vous préférez regarde Jupiter machin, c’est votre affaire 😉

Kyle Reese

Chef d’œuvre dés sa sortie,vu au cinéma à l’époque, chef-d’œuvre encore aujourd’hui.
Je ne me lasse pas de le revoir. Intemporel.

smagic

Starwars n’est sorti que dans 32 salles us au départ… La suite on la connaît. Et à l’époque y avait de réseaux sociaux ! Sauf qu’aujourd’hui on a pas envie de claquer 10 euros pour aller au cinéma (10x le nombre de gosses) pour aller voir un film dont la bande annonce est belle certes mais pas super engageante.

Dolores

Grand film de science fiction portait par des acteurs magistraux notamment Jude Law

Kyle Reese

@alulu

Je comprend ton avis et suis d’accord avec toi sur une certaine approche commune moraliste et revendicatrice.
Blomkamp ne fait pas dans la finesse c’est plus bourrin, frontal et fun contrairement à Nicoll chez qui c’est plus réfléchit, subtil et profond.

alulu

@Kyle Reese
I
ls ont une vision assez similaire, une approche assez moraliste et revendicative. C’est traité différemment, Andrew Niccol y va frontalement tandis que Neill Blomkamp y va assez maladroitement 🙂
Je trouve que Neill Blomkamp saborde les messages qu’il veut faire passer, après ce n’est que mon avis.

Wiss

Un film génial, peut être « trop » précurseur pour son epoque

Kyle Reese

@alulu

En même temps c’est heureux et vice et versa.
J’aime bcq Distric 9 et j’aime bien aussi Chapie.
Ces 2 réal représentent 2 visions bien différentes mais complémentaire de la SF.
Neil Blomkamp a sa place.