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Johnny Depp meurt à petit feu dans le western dépressif d’un génie de la mise en scène

Par Chloé Chahnamian
21 novembre 2023
MAJ : 27 novembre 2023
Dead Man : Johnny Depp meurt à petit feu dans le plus dépressif des westerns

Johnny Depp voyage avec son propre cadavre et Gary Farmer dans Dead Man, le faux western dépressif de Jim Jarmusch.

Le succès phénoménal de la série Yellowstone, les films Les Frères Sisters et The Power of the Dog, ou tout simplement Clint Eastwood prouvent bien que le western n’est jamais vraiment mort. Pourtant, ce genre aussi vieux que le cinéma a connu de nombreuses transformations. Après sa période classique américaine, qui s’étale des années 1930 aux années 1960 et qui regroupe des figures telles que John Ford et John Wayne, avec des films comme La Chevauchée fantastique et L’Homme qui tua Liberty Valance (pour ne citer qu’eux), on sait que le western a trouvé un nouveau souffle en Italie dans les années 60 avec Sergio Leone.

Mais le western n’a jamais complètement déserté sa terre natale. Dans les années 1990, un cinéaste américain va donner un petit coup de fouet au genre avec un film nommé Dead Man. Ce cinéaste, c’est Jim Jarmusch. Figure du cinéma indépendant américain, Jarmusch réalise ce sixième long-métrage avec un budget de 9 millions de dollars, une somme considérable pour le réalisateur de Mystery Train (2,8 millions de dollars) et de Stranger Than Paradise (90 000 dollars). Dans Dead Man, sorti en 1995, Jim Jarmush enterre le western en nous racontant un départ vers l’Ouest qui n’a rien à voir avec une conquête du territoire, mais tout à voir avec la mort.

 

Dead Man : Photo Johnny Depp« Il est toujours préférable de ne pas voyager avec un mort »

 

Un western, sans vraiment l’être

Si l’on retrouve Robert Mitchum dans l’un de ses derniers rôles et Iggy Pop habillé en vieille dame, c’est bien évidemment la prestation de Johnny Depp, tenant le premier rôle, qui reste la plus mémorable du film. Cinq ans après Edward aux mains d’argent et trois ans avant Las Vegas Parano, le jeune acteur se trouve à un moment clé de sa carrière. Dans Dead Man, il joue William Blake, un comptable de Cleveland, qui n’a rien à voir avec le poète William Blake. Cet homme de la ville, de l’est des États-Unis, part pour Machine, une ville imaginaire située à l’Ouest, afin de prendre un poste qui lui a été promis, mais finalement déjà pourvu.

Au départ, on pourrait croire que Jim Jarmusch nous a pondu un western des plus classiques. Avec cette intrigue, un homme de la ville qui part pour l’Ouest, mais aussi, tout simplement, le noir et blanc, Jim Jarmusch inscrit son film dans la tradition du western comme on le connait et qui, dans les années 1990, est déjà depuis longtemps un genre très codifié. L’époque (les années 1870), l’Ouest américain, les personnages – le héros blanc, les tueurs à gages, le natif américain, la gentille (ancienne) prostituée –, tout y est.

 

Dead Man : Photo Johnny DeppLe p’tit gars de la ville

 

Malgré tout, on ne peut pas dire que les personnages du film soient des héros classiques de western. Gary Farmer, qu’on a retrouvé récemment dans First Cow de Kelly Reichardt (encore un western moderne) et qui fait partie du peuple amérindien Cayuga, joue Nobody, « Personne », un natif américain qui va venir en aide au héros William Blake… à moins que ce ne soit lui, finalement, le héros de Dead Man. Bien que Jim Jarmusch ne soit pas le premier cinéaste à refuser de faire de son protagoniste natif un sauvage sanguinaire que l’homme blanc doit tuer pour sauver l’Ouest et la civilisation, il est rare de voir un natif américain présenté comme un personnage principal, et surtout, l’égal du personnage blanc.

Après avoir sauvé William Blake, qui s’est fait tirer dessus par un amant jaloux à Machine, Nobody décide de prendre le jeune homme sous son aile. Le spectateur est invité à prendre conscience des ressemblances de ces deux personnages que tout oppose sur le papier. Si William Blake, accusé d’un double homicide, a dû fuir la ville, Nobody, métis, a été renié par sa tribu.

Tous les deux rejetés des leurs, bannis de leurs communautés, ils se retrouvent dans leur errance. Nobody n’est pas le sauvage cliché de certains films américains, mais il n’est pas non plus le sage, un autre cliché accolé aux personnages autochtones dans les westerns. C’est aussi un homme violent, mais comme tous les autres finalement. On comprend assez vite que le cinéaste va proposer un point de vue différent sur une Amérique souvent idéalisée dans les westerns.

 

Dead Man : Photo Gary Farmer, Johnny DeppFrères d’armes

 

La fin de la conquête de l’Ouest 

Dès la séquence inaugurale du long-métrage, dix minutes pendant lesquelles William Blake est dans le train, en route vers l’Ouest, Jim Jarmusch fait un constat sur l’état de l’Amérique. La menace ne vient pas de l’extérieur que le protagoniste entrevoit par la vitre du véhicule à vapeur et que le spectateur aperçoit quelques secondes seulement, mais de l’intérieur, et des hommes. Les regards sont hostiles, tout comme leur attitude. Tous armés, ils n’hésitent pas une seconde à dégainer leurs fusils quand un troupeau de bison passe à côté du train. 

Le conducteur du train, joué par Crispin Glover, un illettré au visage sali par la suie, met en garde le jeune comptable, lui conseille de se méfier de cette ville de Machine, car il pourrait « y creuser sa propre tombe ». La locomotive à vapeur est un motif d’expansion et de modernité, mais dans ce cas précis, il ne mène pas William Blake à la civilisation, mais au contraire, dans une ville qui est en train de mourir, si elle n’est pas déjà morte.

 

Dead Man : Photo Johnny DeppUn pied dans la tombe

 

Quand William Blake descend du train, l’impression funeste ressentie à bord du véhicule se confirme. La ville de Machine, qui n’a ironiquement rien de moderne, est couverte de symboles de mort. Des crânes d’animaux recouvrent les murs, le jeune optimiste passe devant ce qu’on imagine être un fabricant de cercueils, mais aussi devant un tas de peaux de bêtes empilées à même le sol. Machine, cette ville typique du Far West, a l’air malade. Jim Jarmusch, scénariste de tous ses films, dépeint une Amérique violente, sale, corrompue et même, par la suite, cannibale. Ce lieu ne peut convenir à un poète, titre que William Blake réfute dans un premier temps, mais qu’il finira par adopter.

Puisqu’il ne reste plus rien de la liberté de l’Ouest américain promise dans les westerns, Dead Man ne peut donc pas être, ou plus être, un western. Petit à petit, Jim Jarmusch va donc s’écarter des codes du genre en laissant son personnage principal dépérir en pleine nature.

 

Dead Man : Photo Johnny DeppImage non soumise à l’inflation

 

Un voyage initiatique…vers la mort

Le vrai voyage de William Blake ne commence pas quand il quitte l’Ohio, mais quand il doit fuir Machine, la ville où il était censé s’établir. La cavale est un motif central du road movie, et c’est d’ailleurs comme ça que Jim Jarmusch qualifie son film. « Le western n’est qu’un point de départ, on ne peut pas dire que Dead Man soit un western dans le sens traditionnel du terme. C’est un road movie » racontait-il à Libération en 1996.

Mais contrairement au road movie traditionnel, dans lequel le protagoniste a un objectif en tête (un lieu précis ou un objectif personnel), le jeune paria ne fait qu’errer dans la nature, moins effrayante que la ville, mais tout aussi dangereuse, en témoigne la séquence avec Iggy Pop ou le trio de tueurs à gages, mené par un cannibale.

L’état de William Blake, blessé, se dégrade tout le long du film et son errance devient un voyage vers la mort. Le rythme très lent – on parle de deux heures dans lesquelles il ne se passe techniquement pas grand-chose – renforce une impression de déliquescence. William se meurt à petit feu et rend son souffle dans un canoé que Nobody a préparé pour son chemin vers l’au-delà. Le voyage mortuaire du personnage incarné par Johnny Depp nous dit que l’âge d’or de l’Amérique, cette période fantasmée par les westerns, ne peut plus être représenté comme glorieux.

 

Dead Man : Photo Johnny DeppL’état de nature

Western qui n’en était finalement pas un, Dead Man peut tout à fait être assimilé à d’autres genres, comme le road movie donc, mais aussi le buddy movie, Nobody et William devenant un véritable duo. Ces deux hommes s’uniront dans cet environnement austère où la mort plane toujours au-dessus de leurs têtes. Ces thèmes, on les retrouvera aussi un an plus tard dans The Sunchaser de Michael Cimino, road movie dans lequel un docteur blanc, joué par Woody Harrelson, et un jeune natif américain atteint d’un cancer (Jon Seda) partent à la conquête du paysage américain.

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Commentaires
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steve

@Grey Gargoyle
Et oui, ces deux films sont les 2 faces d’une même pièce!

Grey Gargoyle

@steve
« Jarmusch a t’il fait mieux que cette période où il a enchainé le merveilleux dytique « Dead Man » « Ghost Dog »?? »

Avant aujourd’hui, je n’avais jamais fait gaffe que le personnage joué par Gary Farmer est surnommé « Nobody » dans les deux films ! (^_^)

Grey Gargoyle

Hello,

vu en salle, c’était très sympa, un vrai film musical. Le CD de Neil Young, d’époque, doit encore traîner quelque part dans un carton, même si malheureusement un CD aussi vieux vieillit mal en terme de son.

Et quel cast : Johnny Depp, Billy Bob Thornton, Iggy Pop, Crispin Glover, John Hurt, Michael Wincott, Lance Henriksen, Gabriel Byrne, Robert Mitchum.

Bien cordialement

steve

Jarmusch a t’il fait mieux que cette période où il a enchainé le merveilleux dytique « Dead Man » « Ghost Dog »??

dahomey

J’ai adoré ce film pour tout ce qu’il est et sans savoir précisément. Les paysages, les prises de vue, le rythm…la musique incroyable….je comprends ceux qui peuvent s’ennuyer car c’est particulier mais moi au contraire ca me tient en éveil à la limite de la trans à attendre …rien…et je ne sais pas pourquoi bref j’adore ce film….de la poésie vivante

Wooster

Je me souviens que le film était envoûtant avec une musique de Neil Young qui collait parfaitement au film.

Hervé

Ce n’est pas un film dépressif, c’est un film profond qui appelle à un questionnement intérieur, personnel.

Nox

Avec Mili Avital que j’adorai depuis Stargate. Mais bon sang, qu’est elle devenue ?

Giji

Do you have any tobacco ?

Hocine

Un des meilleurs films avec Johnny Depp. Dead Man a un côté poétique qui sied bien à l’atmosphère. Johnny Depp est à son meilleur lorsqu’il collabore avec des réalisateurs tels que Tim Burton et Jim Jarmush.